Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pillages, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

— Étienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576

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Introduction

Étienne de la Boétie est un écrivain du seizième siècle (1530 – 1563). Il fait partie de l’important courant d’idées de l’humanisme. C’est un ami intime de Montaigne, juriste, mais aussi un traducteur d’auteurs antiques.

Le courant de l’humanisme (du quatorzième au seizième siècle) regroupe des auteur⋅ices qui ont pour point commun :

  • de cultiver les « humanités », c’est-à-dire qui fréquentent et redécouvrent les auteurs latins et grecs ;
  • de postuler la rationalité humaine et de s’interroger sur la nature humaine.

La Boétie, avec le Discours de la servitude volontaire écrit à seulement dix-huit ans, s’élève contre la tyrannie et l’absolutisme royal naissant et s’efforce, sur le modèle des declamationes de la Renaissance, d’explorer des voies vers la liberté, faisant du texte lui-même un chemin.

Dans cet extrait, de manière a priori surprenante et provocatrice, La Boétie s’en prend au peuple lui-même, qu’il accuse de passivité face à son oppresseur.

Problématique

Comment l’écrivain s’attaque-t-il au fondement du pouvoir monarchique absolu dans une invective paradoxale ?

Plan

  1. Une apostrophe au peuple (→ « à la mort »)
  2. Un souverain fort d’une croyance collective (→ « le vouloir »)
  3. Éloge de la liberté

I – Une apostrophe au peuple

Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien !

  • Le texte débute sur une accumulation ternaire qui constitue une apostrophe au peuple.
  • La prétention universelle du texte est visible au pluriel des noms « peuples » et « nations ».
  • D’emblée, l’apostrophe prend une connotation péjorative en raison des adjectifs qualificatifs épithètes : « misérables », « insensés », « opiniâtres », « aveugles ».
  • On relève un parallélisme antithétique « opiniâtres à votre mal/et aveugles à votre bien ». La Raison, qui semble déjà avoir quitté les peuples « insensés », semble ainsi les abandonner définitivement.
  • Usage du registre polémique, de la confrontation.

Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres !

  • Verbes pronominaux et déterminants possessifs insistent sur la responsabilité du peuple forment une allitération en v.
  • La gradation ascendante montre l’étendue de l’exploitation : du revenu aux meubles en passant par les champs.

Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous.

  • L’hyperbole est présentée comme la conséquence de ce qui précède. Le peuple ne possède plus « rien ».
  • De nouveau, l’auteur en renvoie la responsabilité au peuple lui-même, comme le montre le connecteur logique « de telle sorte que ».

Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies.

De nouveau une gradation produisant une hyperbole : biens, familles, vies, dont il ne resterait bien souvent que « la moitié ». Une demi-vie n’étant pas une vie, La Boétie accuse bien le peuple d’accepter la mort avec résignation. Il critique ce fatalisme avec la formulation ironique « vous regarderiez désormais comme un grand bonheur ».

Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort.

  • De nouveau une gradation ternaire pour insister sur la destruction : « ces dégâts, ces malheurs, cette ruine ».
  • Une opposition sous forme de polyptote : des ennemis / l’ennemi.
  • Le danger ne vient donc pas tant de l’extérieur « les ennemis » que de l’intérieur : « l’ennemi ».
  • Le cœur de la remarque contient le paradoxe : « celui-là même que vous avez fait ce qu’il est ». Le potentiel destructeur de l’ennemi est la conséquence de l’inaction des peuples.
  • Le champ lexical de l’héroïsme est alors utilisé à contre-emploi. Les peuples, au service de leur ennemi, se battent « courageusement », se plient devant « sa grandeur », et vont jusqu’à « s’offrir », dans un sacrifice vain puisqu’il est fait à la « mort ».

II – Un souverain fort d’une croyance collective

Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps,

Forme d’anaphore : répétition de déterminants ordinaux, « deux » et « un ». L’anaphore est un outil rhétorique oral qui permet de produire une description globale du personnage du tyran à l’aide d’une négation restrictive. Les yeux, les mains, le corps sont autant de métaphores qui désignent les limites de son pouvoir.

et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes.

Double hyperbole : « dernier des habitants » et « nombre infini des villes » s’opposent dans une antithèse. La Boétie réduit le « tyran » à un personnage des plus quelconques, qui ne possède aucune caractéristique extraordinaire de nature à justifier son pouvoir : il s’agit donc d’une critique à peine voilée de la monarchie de droit divin.

Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire.

Ici La Boétie expose sa thèse grâce à la tournure présentative et le pronom cataphorique “ce”. Les peuples eux-mêmes qui accordent aux tyrans leurs pouvoirs. Mais la formule crée un effet d’attente. S’ensuit une longue série de questions rhétoriques. Ces dernières ont pour objet de dessiller les yeux du lecteur.

D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ?

« Tous ces yeux » est une hyperbole construite sur une métonymie : les yeux désignent la police secrète et les agents de la surveillance des citoyens et surtout la surveillance mutuelle de la population.

La locution conjonctive « si ce n’est », qui désigne la restriction, permet à La Boétie de désigner le coupable : les peuples qui l’acceptent.

Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ?

Construite sur le modèle de la précédente, l’hyperbole est également construite sur une métonymie. Les « mains » appartiennent en effet à autant d’agents chargés de la répression. Or ces mains sont « empruntées » au peuple. En effet, la troupe est composée des populations les moins aisées.

Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ?

La métonymie construite sur une partie du corps se poursuit avec cette nouvelle phrase interro-négative. Dans une forme presque figée, le tyran « foule » de ses « pieds », autant d’oppresseurs à son service, les « cités ». Ces « pieds » sont également « les vôtres » : les soldats qui gardent le régime et attentent à la liberté des villes sont issus du peuple.

A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ?

La Boétie précise sa thèse : le pouvoir que le tyran est en mesure d’exercer procède du peuple (« vous-mêmes ») qui lui accorde.

Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ?

L’auteur va plus loin : il va jusqu’à indiquer que le tyran n’est en capacité de maintenir son oppression que dans la mesure où le peuple se révèle son complice et collabore avec lui. Il s’agit d’une provocation adressée au lecteur.

Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ?

La phrase se construit sur le champ lexical du crime « receleurs », « larron », « pille », « complices », « meurtrier », « tue », « traîtres » et d’un effet d’accumulation. Elle est construite sur l’idée de la complicité avec le bourreau dont le peuple est la victime, grâce à deux propositions subordonnées relatives et un complément du nom. La Boétie se permet ainsi d’user des termes les plus forts pour désigner le tyran, qualifié de « larron » (voleur), et de meurtrier, et ainsi renvoyé aux crimes de droit commun.

Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pillages, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte.

Ce passage ce construit avec la même syntaxe et l’anaphore de “vous”. La Boétie décrit un comportement au présent d’habitude, et use d’une conjonction de subordination de but (« pour que », « afin que ») permettant de montrer que ce comportement profite au tyran. Le passage est construit sur une gradation : les « champs » « dévastés », les « maisons » « pillées », les « filles » violées (la périphrase est explicite), les « enfants » sont menés à « la guerre, boucherie ». Il s’agit ici d’une épanorthose. La « guerre » est aussitôt ramenée à ce qu’elle est : une « boucherie », c’est-à-dire un processus d’animalisation des hommes et un cortège de violences.

Cette « boucherie » a pour symétrie deux éléments ; d’abord la métaphore du porc utilisée à propos du tyran, qui peut se « vautrer » dans ses « sales plaisirs », ensuite la métaphore de la liberté figurée par la « bride » qui procède elle aussi d’une animalisation du peuple.

Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Le lexique animal est encore employé, pour indiquer, par provocation encore, que le peuple se soumet à de tels traitements qu’il se montre indigne (« bête »).

La Boétie use ensuite du régime de l’hypothèse avec la conjonction de subordination « si ». L’adverbe restriction « seulement » permet de mettre en lumière le faible effort qu’il suffirait de produire pour priver le tyran d’influence, puisqu’il s’agirait uniquement de « vouloir ». Il s’agirait donc d’un exercice de volonté. Pour l’auteur, il est manifeste que c’est bien le peuple qui fonde la légitimité du tyran.

III – Éloge de la liberté

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres.

Première occurrence d’un verbe à l’impératif. À ce point du discours, La Boétie ajoute un présentatif « voilà », conséquence de l’idée qu’il promeut : cesser de « servir ». La proposition, en cette période de développement de l’absolutisme monarchique, revêt un caractère radical.

Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir,

L’auteur reprend la formulation construite sur une négation et la conjonction de coordination « mais » suivie de l’adverbe « seulement ». Il use également d’un lexique de la maçonnerie : « pousser », « ébranler », « soutenir » qui lui permet de produire une métaphore du peuple. La force de ce discours subversif de La Boétie réside dans l’idée qu’il suffit de s’abstenir pour faire s’effondrer le système politique qui engendre l’oppression.

et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

Le futur simple employé par l’auteur a ici une valeur prophétique. La prédiction, formulée qui plus est dans un registre épique, en a d’autant plus de force. Le « colosse » dont il est question fait écho au personnage qui plus « foule » les cités, et à l’expression du « colosse aux pieds d’argile », désignant une faiblesse structurelle derrière l’apparence de la force. Cette expression provient de l’Ancien Testament.

Daniel, 2-26,35 :

Le roi prit la parole et dit à Daniel, surnommé Beltshassar : « Est-ce que tu peux me faire connaître le songe que j’ai vu et son interprétation ? » Daniel répondit en présence du roi et dit : […] « Toi donc, ô roi, tu regardais ; et voici une grande statue. Cette statue était très grande, et sa splendeur, extraordinaire. Elle se dressait devant toi, et son aspect était terrifiant. Cette statue avait la tête d’or fin, la poitrine et les bras d’argent, le ventre et les cuisses de bronze, les jambes de fer, les pieds en partie de fer et en partie de céramique. Tu regardais, lorsqu’une pierre se détacha sans l’intermédiaire d’aucune main ; elle frappa la statue sur ses pieds de fer et de céramique, et elle les pulvérisa. Alors furent pulvérisés ensemble le fer, la céramique, le bronze, l’argent et l’or ; ils devinrent comme la bale sortant des aires en été : le vent les emporta et on n’en trouva plus aucune trace. »

(bale = pellicule qui recouvre le grain)

Conclusion

La Boétie livre ici un discours enflammé, provocateur et subversif. Loin d’un appel à l’insurrection cependant, il s’agit avant tout de cesser de collaborer au fonctionnement de ce qu’on appellera plus tard des institutions. Ce discours aura une riche postérité en philosophie politique, jusqu’aux mouvements de désobéissance civile au cours des vingtième et vingt-et-unième siècles.